Le Grand Tour désigne le voyage éducatif que l’aristocratie européenne accomplissait en Italie entre 1660 et 1840. Codifié dès 1670 par Richard Lassels dans son Voyage d’Italie, ce périple de 6 mois à 3 ans passait par les cols alpins, traversait la plaine du Pô et culminait à Rome. Environ 40 000 Britanniques ont effectué ce parcours au XVIIIe siècle, auxquels s’ajoutaient Allemands, Français et Scandinaves. Le Grand Tour a façonné le tourisme culturel moderne et l’image romantique de l’Italie.
Origines : de l’éducation aristocratique au mythe
XVIe siècle : les précurseurs
Les premiers voyageurs documentés suivent la Renaissance italienne. Montaigne (1580-1581) visite l’Italie pendant 17 mois. Son Journal de voyage mêle observations médicales (il soigne ses calculs rénaux aux thermes de Lucques), curiosité ethnographique et jugements sur les mœurs locales.
Thomas Coryat (1608) parcourt l’Europe à pied. Son Crudities détaille les coutumes italiennes, de l’usage de la fourchette (encore rare en Angleterre) aux courtisanes vénitiennes.
XVIIe siècle : la codification
Le terme “Grand Tour” apparaît en 1670. Richard Lassels, prêtre catholique, établit l’itinéraire canonique : traversée des Alpes, descente vers Rome, remontée par Florence et Venise. Son guide définit les durées, les sites à voir, les dangers à éviter.
Objectifs éducatifs :
- Étude des langues (italien, latin)
- Formation artistique (copie des maîtres)
- Apprentissage diplomatique (codes sociaux)
- Expérience de l’altérité
XVIIIe siècle : l’âge d’or
Entre 1750 et 1790, le flux s’intensifie. Chaque année, 200 à 500 jeunes Britanniques franchissent les Alpes. Ils dépensent 3 000 à 5 000 livres sterling par an, l’équivalent de 400 000 à 700 000 € actuels. Cette manne finance une industrie : cicerones (guides locaux), marchands d’antiquités, copistes, peintres de vedute (vues urbaines).
L’itinéraire classique : de Turin à Naples
Traversée des Alpes
Trois passages principaux :
- Mont-Cenis (2 083 m) : depuis la Savoie, le plus fréquenté. En chaise à porteurs sur le col, puis descente vers Suse.
- Simplon (2 005 m) : depuis Genève. Route ouverte par Napoléon en 1805.
- Brenner (1 370 m) : depuis Munich. Le plus accessible, prisé des Allemands.
La traversée durait 3-5 jours. Les voyageurs décrivaient l’effroi face aux précipices, le sublime des glaciers.
Turin : première étape italienne
Capitale du royaume de Piémont-Sardaigne, Turin offrait une transition douce. Architecture baroque régulière, arcades élégantes, cour francophone. Les Britanniques y restaient 1-2 semaines pour se reposer et s’acclimater.
Milan : puissance lombarde
Séjour de 2-3 semaines. La Scala (inaugurée 1778) attirait les mélomanes. La Cène de Léonard au réfectoire de Santa Maria delle Grazie requérait des autorisations. Les collections de la Bibliothèque Ambrosienne (manuscrits de Léonard, Codex Atlanticus) passionnaient les érudits.
Venise : la Sérénissime
Étape majeure, 4-8 semaines. La République fascinait par son système politique unique, son carnaval débridé (octobre-février), ses courtisanes célèbres. Le Caffè Florian (1720), sous les arcades de la place Saint-Marc, reste le plus ancien café italien en activité. Pour comprendre la culture du café qui animait ces lieux de sociabilité, consultez notre article sur le rituel de l’espresso.
Canaletto et Guardi vendaient leurs vedute aux Grand Tourists. Ces vues de Venise ornent aujourd’hui les collections britanniques (Windsor Castle, National Gallery).
Florence : capitale des arts
Séjour de 4-6 semaines. La Galerie des Offices (Médicis) concentrait les chefs-d’œuvre de la Renaissance. Les voyageurs dessinaient, copiaient, achetaient. Le syndrome de Stendhal décrit en 1817 l’extase face à cette accumulation de beauté.
Tribune des Offices : salle octogonale réunissant Vénus de Médicis, Raphaël, Titien. Destination obligée, représentée par Zoffany (1772-1778).
Rome : apogée du voyage
2 à 6 mois de séjour. Rome cumulait l’Antiquité (Forum, Colisée, Panthéon), la chrétienté (Vatican, basiliques) et le baroque (fontaines, places). Les voyageurs louaient des appartements, engageaient des cicerones, étudiaient l’architecture.
L’Antico Caffè Greco (1760) réunissait artistes et intellectuels. Goethe, Stendhal, Byron, Liszt, Gogol l’ont fréquenté. Le décor actuel date de 1860.
Achats : antiques (vrais ou faux), moulages de sculptures, gravures de Piranèse. Les douanes romaines taxaient lourdement les exportations.
Naples et le Sud
Naples : 3-4 semaines. Troisième ville d’Europe par la population (400 000 habitants en 1780), elle offrait un spectacle permanent. Le Vésuve menaçant, les lazzaroni (miséreux pittoresques), l’opéra San Carlo (1737, plus ancien d’Europe) alimentaient les récits.
Pompéi (fouilles 1748) et Herculanum (fouilles 1738) révélaient la vie romaine figée par l’éruption de 79. Ces découvertes relancèrent l’engouement néoclassique.
Paestum : temples grecs doriques du VIe siècle av. J.-C. Leur rudesse archaïque contrastait avec l’élégance romaine.
Les Grand Tourists : écrivains et artistes
Goethe (1786-1788)
Voyage en Italie (publié 1816-1817) : 2 ans de transformation. Goethe arrive à Rome le 1er novembre 1786, anniversaire de ses 37 ans. Il écrit : “Ich kann sagen, dass ich nur in Rom empfunden habe, was eigentlich ein Mensch sei” (Je peux dire que c’est seulement à Rome que j’ai ressenti ce qu’est vraiment un être humain).
Stendhal (séjours 1811-1842)
Rome, Naples et Florence (1817), Promenades dans Rome (1829). Stendhal décrit le syndrome qui porte son nom : “J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux-Arts et les sentiments passionnés.”
Byron et Shelley (1816-1822)
Les poètes romantiques anglais fuient l’Angleterre moralisatrice. Byron vit à Venise, Ravenne, Pise. Shelley s’installe à Pise, puis Lerici. Keats meurt à Rome en 1821, à 25 ans, au pied de l’escalier de la Trinité-des-Monts.
La Keats-Shelley House (Rome) conserve leurs manuscrits et effets personnels.
Pour approfondir l’influence de ces auteurs sur la littérature italienne, notre article sur les écrivains italiens retrace les échanges entre ces voyageurs et les auteurs locaux.
Héritage : du Grand Tour au tourisme moderne
Infrastructures
Le Grand Tour a créé :
- Les premiers guides de voyage (Murray 1836, Baedeker 1839)
- L’hôtellerie de luxe (Grand Hotel, Palace)
- Les agences de voyage (Thomas Cook 1841)
- Le marché de l’art international
Collections muséales
Les achats des Grand Tourists ont enrichi l’Europe :
- British Museum : marbres d’Elgin, vases antiques
- Louvre : bronzes Borghèse
- Ermitage : peintures italiennes de Catherine II
- Glyptothèque de Munich : sculptures de Ludwig Ier
Image de l’Italie
Le Grand Tour a fixé une vision romantique : ruines sublimes, passions méditerranéennes, art intemporel. Cette image nourrit encore le tourisme culturel. Les villes-étapes restent les plus visitées : Rome (10 millions de visiteurs/an), Florence (16 millions), Venise (25 millions).
Refaire le Grand Tour en 2026
| Étape | Durée suggérée | Site Grand Tour | Site moderne |
|---|---|---|---|
| Turin | 2 jours | Arcades, musées royaux | Museo Egizio, Mole Antonelliana |
| Milan | 3 jours | Cène, Scala | Pinacoteca di Brera, Duomo |
| Venise | 4-5 jours | Caffè Florian, vedute | Biennale, îles lagune |
| Florence | 4-5 jours | Offices, Tribune | Accademia, San Marco |
| Rome | 7-10 jours | Forum, Vatican, Greco | Musées capitolins, MAXXI |
| Naples | 3-4 jours | Pompéi, San Carlo | Musée archéologique, Capodimonte |
Budget 3 semaines : 3 000-5 000€ (hôtels 3-4 étoiles, restaurants, transports, entrées).
Le Caffè Florian (espresso 10,50€) et l’Antico Caffè Greco (espresso 7€) pratiquent des prix élevés, le supplément finance deux siècles d’histoire.


